LES CHANTS DE NIHIL - Septembre 2015

 

Avec son Black unique et racé, LES CHANTS DE NIHIL fait dorénavant partie intégrante du paysage BM français. Leur relative discrétion nous a poussé sur PostChrist à échanger quelques mots avec Jerry, fondateur et leader du groupe. Un échange simple et rafraîchissant, qui a le mérite de remettre certaines choses au point et nous éclairer sur les motivations du groupe. Entretien réalisé par mail entre Août et Septembre 2015.

Salutations Jerry ! Pour commencer, vous venez tout juste de sortir votre nouvel album, Armor, comment sont les retours après quelques mois de sortie ?

Salut à toi et ton équipe. Armor est sorti en mai après des mois voire des années d'annonces. J'en parlais depuis 2013 mais mon premier enregistrement ne me plaisait pas... car, oui, l'album a été enregistré deux fois. J'étais insatisfait, j'ai donc laissé la pression retomber, puis j'ai tout recommencé avec Mist aux commandes, mon vieil ami... pour un résultat au-dessus de mes espérances cette fois. Les retours ont été discrets au début ; j'avais perdu l'habitude de fouiller sur le net à la recherche d'indices sur sa réception auprès du public. J'ai enfin été soulagé quand, en déplacement au Ragnard Rock festival, plusieurs personnes sont venues vers moi me féliciter pour mon dernier rejeton Armor. Là j'ai fait d'agréables rencontres et ai reçu des compliments qui m'ont ému. J'en profite pour toutes et tous les remercier.

Aux origines de LCDN (et même de Légion Mortifere) il y a Mist et toi, celui-ci est en revanche parti du groupe en 2011, reviendra-t-il un jour ou est-ce définitif ? Je pose la question car il est tout de même crédité sur ce nouvel album pour l'enregistrement. En quoi ce départ a-t-il affecté ta manière de fonctionner ? Au passage, pourquoi ne pas avoir gardé le nom de Légion Mortifere ?

Son départ a été assez brutal et ça affecté ma manière de fonctionner dans le sens où Armor lui est quasiment dédié. Il est revenu au moment où j'allais tout abandonner, et le fait qu'il ait enregistré Armor avec moi en a fait un album à part, j'expliquerai pourquoi un peu plus tard. Mist et moi faisons donc à nouveau de la musique ensemble. En revanche, il ne souhaite pas réintégrer LCDN, je ne lui en ai d'ailleurs pas fait la proposition. Il se concentre sur l'enregistrement et compose de son côté dans un style plus atmosphérique. Il nous arrive régulièrement d'enregistrer des chansonnettes en soirée ou en week-end pour nous divertir et nous entraîner.

Le nom de Légion Mortifère ne représente rien pour moi. Je n'ai jamais poussé aucune recherche scénaristique ou esthétique avec ce groupe. C'était avant tout pour me défouler et faire de la scène. C'est vrai qu'en 2007 et 2008 on pouvait difficilement dire quel projet était le plus sérieux entre LCDN ou LM. Avec Propagande Erogène et Armor, je suis allé au fond de moi-même ; ça n'aurait pas été possible en misant sur la violence pure de Légion Mortifere.

 

Même si les deux albums sont bons, il y a vraiment un saut qualitatif entre La liberté... et Propagande..., cela se ressent encore très bien aujourd'hui, comment l'avez-vous perçu / vécu de votre côté ?

Propagande Erogène est un album construit autour d'une histoire sur laquelle je planchais depuis 2008. Des éléments sont éparpillés depuis cette année-là, on les retrouve sur toutes mes productions jusqu'à la sortie « libératrice » de Propagande Erogène. Même dans Légion Mortifère avec ma démo intitulée Les Agoraphobes Prophètes, la pochette annonçait déjà une teinte révolutionnaire... je pensais même à « La Liberté Guidant le Fer » comme titre, mais j'ai gardé ça en réserve pour LCDN, justement dans l'optique de creuser un peu plus l'idée. Mais à l'époque où on a enregistré La Liberté avec LCDN, je n'étais pas encore prêt, la base n'était pas assez solide pour enfanter ce concept-album... si bien que cet album de 2009 est un peu un fourre-tout qui a tout de même joué un rôle important pour moi : il est le témoignage de l'isolement dans lequel Mist et moi nous étions enfermés. J'en ai tout de même profité pour amorcer l'album suivant avec le morceau « La Dévastation par les Iris ». La Liberté a aussi été notre première production au format CD, donc le choix des morceaux s'est fait dans l'optique d'une diffusion plus large de ma musique, en ré-enregistrant les morceaux qui, selon nous, valaient mieux qu'une place sur cette tape au son dégueulasse qu'est De la Gloire.

Pour en revenir à Propagande, il était temps d'assumer, de déballer cette chose hybride entre la comédie musicale, le black metal et le péplum ethylo-fasciste de série B. Pendant trois ans j'avais élaboré tout une série de logos, de symboles, une imagerie et un décor burlesque. Les personnages qui vont avec sont des extensions de mes camarades, musiciens ou non. Il était prévu que tout soit théâtral, l'artwork l'est ostensiblement, la musique aussi. Ce « saut qualitatif » dont tu parles est juste la correspondance entre le fond et la forme de chaque album. La Liberté est brut, désabusé et dégueulasse, sur tous les plans. Propagande est hystérique, salace, fourmille de détails.

Sur Propagande Erogène vous aviez invité Loïc Cellier de BELENOS et Black Messiah de SETH pour un superbe résultat, sur celui-ci en revanche vous n'avez pas renouvelé l'expérience. Il y a une raison particulière ?

Je ne suis pas le genre de personnes à faire les choses sans raison particulière, ni à laisser le hasard les faire à ma place. Pour aller avec le déluge sonore et visuel de Propagande, j'avais besoin d'acteurs pour jouer certains rôles. Les créditer avec humour dans le livret (« Yohan, ministre de la propagande » ; « Jerry, M.le secrétaire général de la Commune ») ne suffisait pas. Alors j'ai monté ce morceau central : « Fête de la Fédération », en sachant sciemment qu'il allait surprendre par son casting vocal. Armor n'a strictement rien à voir avec Propagande. Il est un album très intimiste et rétrospectif, je n'avais aucune raison de faire intervenir des gens de l'extérieur, que ce soit pour des guest vocals, pour la composition, l'écriture ou l'artwork.

Le titre « Là où nous étions les rois » fait directement référence à celui de La Liberté guidant le Fer « Là où nous sommes les rois », vous avez vraiment perdu en souveraineté ? C'est juste pour montrer qu'une page se tourne ou est-ce plus profond que ça ?

Je suis content que tu me poses la question. C'est l'épine dorsale de l'album Armor et j'avais envie d'en dire un peu plus à ce sujet. Ce morceau est un hommage aux endroits où l'esprit des Chants de Nihil s'est forgé, au fil de virées nocturnes et de réveils difficiles. Trois lieux sont évoqués : le bourg de la ville où nous avons vécu Mist, moi et un autre ami d'enfance, (Logan de Légion Mortifere) depuis tout gosses. La « lisière du bois » se trouve dans une vallée au fond de laquelle coule un petit fleuve. Il fallait une dizaine de minutes à pieds en partant de chez moi pour s'y poser tranquille au bord de l'eau. Sur le chemin abrupt on passait sous les ruines d'un vieux viaduc abandonné, je l'ai dessiné dans un volet du digipack d'Armor. Parfois on grimpait sur la ruine et on chantait en jouant avec l’écho de la vallée. Le morceau se termine un peu plus loin, sur une plage dans une petite crique abritée, au moment du chant a cappella qui sert d'outro. « Là où nous sommes les rois » prenait place dans le même cadre, mais parlait plutôt de notre ressenti à l'époque (2008-2009). Nous avons perdu en souveraineté quand nous avons quitté le pays qui nous a vu grandir. C'est pour cela que j'ai emprunté le même titre, mais tourné au passé. Au-delà de l'attachement géographique il y a aussi l'innocence que j'ai enterrée au fond de cette vallée. À ces lieux sont attachées des personnes qui me sont chères, que je pensais perdues de vue. C'était une façon de lier le tout : c'est comme si j'avais enfin trouvé les mots pour écrire cette lettre d'adieu et l'immortaliser ensuite.

Malgré une certaine variété, les textes de LCDN sont très axés érotisme et dépravation, sans verser dans le vulgaire non plus, c'est pour faire intello mais pas trop ? Quels types d'émotions souhaitez-vous susciter chez l'auditeur ?

Ce n'est certainement pas pour faire « intello » ou se donner un genre, ni pour faire différent des autres, ni même pour se faire classer dans une quelconque branche de black metal. D'ailleurs la musique des CDN est purement black metal sans vocation à l'avant-gardisme ou je ne sais quoi ; et  mes textes ne sont pas écrits dans un langage particulièrement soutenu. J'essaie de faire de la musique de façon réfléchie, coordonnée avec des paroles précises, sans qu'aucun de ces éléments ne soit là pour combler ou remplir. Il y a une progression dans chacun des morceaux, chaque riff est pensé pour soutenir les paroles, pour affiner les émotions qui doivent s'en dégager.

J'aimerais que l'auditeur se sente confronté à une musique totale, dans laquelle les textes et la musique soient assez explicites et parfaitement imbriqués pour que son imagination y apporte de la vie. Que ça soit assez poignant pour que l'auditeur partage ses propres souvenirs avec les miens. Armor est un album intimiste qui est fait pour être écouté seul. C'est un recueil de poèmes dans lequel j'ai enterré trois ans de pulsions obsessionnelles. Quand les morceaux sont érotiques c'est pour que chacun s'y sente consumé de désir. Je souhaite donner la soif à mon auditoire ; soif de chair, d'ivresse... parfois je propose des morceaux plus détachés du monde terrestre, comme « Rideau de Chair » qui est plus froid et mystique ; ou d'autres mêlant le regret et la nostalgie, ce sont des émotions qui m'assaillent en permanence.

Si je ne dis pas de conneries, c'est toi Jerry qui est responsable des artworks du groupe, fait main de A à Z, c'est bien ça ? Le côté crayonné dégage une certaine fraîcheur et en même temps une certaine naïveté, volontaire je présume, ce n'est pas forcément péjoratif. À l'heure où il suffit de prendre une photo avec son smartphone et jouer sur les contrastes pour faire un truc potable, pourquoi cette démarche ?

C'est effectivement moi qui m'occupe de l'artwork depuis le début. Dans la majorité des cas il s'agit de dessins, quelques photos sont présentes aussi. J'ai adopté cette démarche pour plusieurs raisons. Déjà, j'en suis capable. Ensuite, je veux maîtriser mon art sur tous les plans : sonore, textuel et graphique. Et puis, le public des Chants de Nihil sait que je ne mens pas, je donne le plus possible de ma personne dans ce que je fais... je considère qu'en réalisant moi-même l'artwork j'affirme un peu plus le dévouement dont je fais preuve. J'entends bien que certains de mes dessins sont peu accessibles ; la présence réitérée de formes dans les cieux (humanoïdes sur La Liberté, félines sur Propagande et Armor), des personnages en premier plan dont on se demande s'il faut leur attribuer une identité ou non... le problème de l'image est que les gens sont habitués à en recevoir le sens premier. Dans la musique il est admis que nous écoutons pour rêver, pour éprouver des émotions, nous divertir, que tout est irréel. Ce n'est pas pour autant qu'il faut la taxer de « naïve ». Mes dessins traduisent des émotions, les effets de crayon appuient le caractère idyllique qui doit s'en dégager. Je trouve au contraire que c'est la seule pochette non dessinée : Propagande Erogène, qui est la plus naïve, dans le sens où elle utilise des éléments photographiés (l'esplanade, les colonnes, le pupitre, l'orateur) pour en faire une scène théâtrale.

Pour répondre à la deuxième partie de ta question : j'ai grandi dans les années 1990's sans télévision ni gameboy... si bien que j'avais tout le loisir pour m'inventer mes propres distractions, pour dessiner, créer des histoires. Je travaille avec des enfants et c'est assez impressionnant de constater les écarts qu'on peut trouver en ce qui concerne la curiosité, les capacités d'attention et de concentration entre un enfant qui passe son weekend sur sa NintendoDS ou devant la télé et un autre qui n'y a pas accès ou un accès restreint. Je souhaite poursuivre dans cette « tradition » familiale, qui m'a été salutaire, en n'utilisant de la technologie que le strict minimum. Je n'ai pas besoin de smartphone et n'en ai d'ailleurs jamais tenu en main. Un dessin, aussi inaccessible ou naïf soit-il, sera toujours plus digne d'illustrer ce que je fais qu'une photo contrastée comme tu dis, ou encore qu'un montage vide de sens avec un démon, des flammes et des filles enchaînées. Après, j'écoute Belphegor, Keep of Kalessin ou Dark Fu en prenant mon pied ; mais je ne fais pas dans le blockbuster metal avec LCDN, ce n'est pas mon objectif. Mon auditoire ne s'y retrouverait pas non plus.

Par contre, en parlant de pochette, je n'ai jamais complètement compris celle de Propagande Erogène. Elle fourmille de détails mais les effets sont très moches quand même (je veux dire, objectivement). Quel était le but ?

J'ai déjà évoqué le thème de cet album, qui a perturbé plus d'un(e) de nos auditeur(trice)s, je le résume ici pour m'expliquer ensuite sur la pochette. Vous avez sur La Liberté un morceau qui s'appelle « La Dévastation par les Iris », il raconte le rêve d'un homme. Je vous renvoie aux paroles de ce morceau, qui sont accessibles sur le site des CDN. Mais je vais vous les décrypter. Dans ce rêve, il erre seul dans une prairie sans fin sur laquelle il est difficile d'avancer : elle est douillette, sucrée et collante, pleine de nuées d'insectes qui l'aveuglent. Cet endroit représente l'illusion du confort, de l’opulence et l'embrigadement intellectuel. En gros, la société occidentale. Mais cet homme est soudain abordé par une armée composée de fauves et d'un messager, qui le conduit dans un palais, devant une reine. Cette dernière lui offre la possibilité de se réveiller avec le pouvoir de renverser le régime en place. Il accepte, rassemble ses amis sous le nom de « La Commune ». C'est à ce moment que débute l'album Propagande Erogène. Il raconte la guerre civile, le nettoyage par les flammes du règne révolu des fainéants. Le morceau central dont on a parlé plus haut : « Fête de la Fédération », est le moment où La Commune se montre à visage découvert, ses acteurs prenant tour à tour la parole. D'où le casting vocal de ce morceau. La pochette de l'album se place à ce moment précis. Ce moment où Jerry, le secrétaire général, monte sur l'esplanade pour ouvrir le meeting. Vous avez donc moi au centre, entouré des drapeaux de la Commune, avec dans le fond une gueule de tigre qui symbolise la reine des fauves à laquelle mon personnage obéit. J'espère avoir répondu dans les détails à ta question. (ndr : amplement oui !)

Depuis le début (2008) vous êtes avec Dernier Bastion, c'est plutôt rare une telle constance avec un label. DB, c'est pile ce que vous cherchez, c'est la famille ?

C'est quelqu'un que j'apprécie, que je ne vois que trop rarement malheureusement. Il vient de déménager en Bretagne, alors ça va peut-être changer. Il a toujours été partant pour ce que je lui proposais et, chose que j'aime, il est très exigeant, sans pour autant être fermé. La preuve, il a produit Propagande Erogène sans forcément marcher dans mon délire. Je n'ai pas non plus la folie des grandeurs ; comme je vous le disais, que quelques inconnus m'abordent en festival pour me féliciter me suffit amplement. Le public est fidèle lors de nos concerts, ça aussi c'est important pour moi. DB ce n'est pas ma famille, c'est simplement quelqu'un que je respecte pour son intégrité.

Par curiosité on ne vous a jamais fait de propositions ailleurs, que ce soit pour un album, une réédition, un split ou autre ? On note que le format LP n'existe pas chez vous, ça ne vous intéresse pas ?

J'ai déjà reçu d'autre propositions, mais je suis assez farouche. Je préfère travailler avec des gens que je connais bien. D'un autre côté, il est vrai qu'une distribution plus large nous permettrait sûrement de faire plus de scène. On m'a demandé plusieurs fois de sortir un format 33 tours. Ça n'est pas dans mes projets pour l'instant. Je pourrais être amené à y réfléchir, prenant ça comme un moyen de proposer des artworks de grande taille. Ça sera même le principal défi à relever pour moi. 

Vous accordez une place particulière aux paroles. Cela reste assez secondaire chez la plupart des groupes de BM (il y a des contre-exemples bien sûr, c'est une généralité) mais chez vous c'est loin d'être le cas. Il y a même des passages uniquement chantés sur certains morceaux. Pourquoi une telle démarche ?

C'est quelque chose qui est né naturellement chez moi. J'ai toujours aimé inventer des histoires, mais sans réellement les rédiger. Au commencement du groupe, j'écrivais des paroles composées d'idées éparses et de « private jokes » qui sont quasiment incompréhensibles... Je vous renvoie pour l'exemple vers les paroles de « Rouge comme tes lèvres » ou encore « Dame Silence ». Dans Légion Mortifère, à la même époque, je creusais un peu plus les textes ; mais ça reste sans comparaison avec ceux d'Armor. Mes travaux se sont complexifiés au fil des années, c'est une gradation que l'on remarque facilement quand on compare les trois « véritables » albums des Chants de Nihil, à savoir La Liberté, Propagande et Armor. Ça fait aussi partie du processus dont j'ai parlé plus haut : la volonté de proposer un ensemble cohérent, sur tous les plans possibles (musique, textes, artworks). C'est en particulier sur mes deux dernières sorties que je m'y suis attaché. J'ai énormément misé sur Armor ; je me suis épuisé pour le fignoler dans les moindres détails car j'y apportais beaucoup d'importance. C'est un clin d’œil à mon passé et comme je suis très nostalgique, je ne pouvais pas faire autrement que d'y attacher un maximum d'attention, de loyauté, d'amertume. C'est un calcul subtil ! A contrario, j'ai en projet un opus beaucoup plus philosophique et moins intimiste sur lequel la musique et les ambiances seront au premier plan et les paroles plus en retrait. Les passages uniquement chantés, je pense que tu fais référence au final de « Là où nous étions les rois » ? C'est le titre central de l'album. Il parle des impressions ternies et des souvenirs qui émergent lorsque je retourne sur les lieux phares de mon passé. Je voulais donc le replacer au maximum dans son contexte. C'est pourquoi il se termine par un chant de veillée sur la plage.

Sans être boulimique, vous effectuez des concerts un peu partout, c'est un exercice qui vous plaît ? Personnellement j'ai toujours trouvé cette expérience très limitée vous concernant, on perd beaucoup en subtilité, soit l'essentiel puisque votre musique n'est pas si « directe » que cela. C'est valable pour pas mal d'autres groupes d'ailleurs. Vous le ressentez comment ?

Je le ressens beaucoup sur les morceaux d'Armor qu'on joue en live. La musique sur CD est riche, j'ai composé chaque morceau pour quatre pistes de guitare. Pour le live, je dois réduire à deux guitares... forcément, il faut garder les notes les plus graves pour que la guitare rythmique conserve sa puissance et sa lourdeur. Le plus souvent, je joue les mélodies et les arpèges. Mais je dois m'arranger pour être à l'aise à l'instrument quand il faut chanter. Et je m'efforce au maximum de conserver les contre-chants, les lignes d'arrangements des mélodies, les tierces, etc. Au bout du compte, il y a forcément des notes qui sautent. De plus, j'ai toujours aimé travailler sur les ambiances en ajoutant des parties au synthé plus ou moins discrètes, souvent pour appuyer un refrain avec une nappe large de violons éthérés. Ça aussi, il faut nous en passer en concert. Je ne souhaite pas recruter de claviériste non plus... je trouve ça assez pénible dans la mesure où le mixage live est souvent dégueulasse quand il y a un clavier, ça recouvre le chant ou les instruments. Et ça prend de la place sur scène, et dans le coffre de ma voiture, etc. Toutes ces pleurnicheries pour dire que, oui, je ressens bien une perte de subtilité pour les morceaux récents que nous jouons sur scène. En revanche, je trouve que les plus anciens comme « Dame Silence », « Rouge comme tes lèvres », « La Liberté guidant le fer », passent très bien en live.

J'adore donner des concerts ! C'est d'autant plus facile pour nous depuis que notre line-up est à peu près réuni. Pendant deux ou trois ans on a galéré... notre bassiste Pierre-Louis était en études à Chicago, Marc (batterie) et Yohann (guitare) étaient régulièrement pris par leurs autres groupes. Et je ne suis pas un très bon commerçant, je n'aime pas démarcher. Du coup, nous n'avons fait des concerts que lorsque j'ai reçu des propositions intéressantes et qu'on a pu se réunir. Nous sommes en 2015, Pierre-Louis est revenu en Bretagne, notre nouveau batteur Thomas est du coin, si bien que tous les trois habitons à moins de trente minutes de route les uns des autres. Il ne reste que Yohann qui, pour l'instant, travaille dans le Loiret. Mais il peut revenir souvent pour répéter. Nous sommes donc prêts et plus que motivés pour les concerts ! On attend les propositions ! Nous ne sommes pas chiants, pas gourmands ! On demande seulement de la bonne humeur et que les gens soient réglos.

 

En tant que bretons vous assumez votre attachement à votre terre natale, le nom de l'album ne laisse pas trop d’ambiguïté d'ailleurs. Pourtant sauf erreur de ma part vous n'avez jamais chanté Breton, pourquoi cela ? Aucune envie de faire comme BELENOS ou plus récemment AEZH MORVARC'H ?

Je suis breton d'adoption, arrivé sur la région de Saint-Brieuc quand j'avais trois ans. Ce n'est pas que le brevet soit déjà déposé par d'autres groupes... ma musique reste très différente de celle de Belenos alors ça n'aurait posé aucun problème si j'avais décidé de chanter en Breton. Comme tu le dis, le nom de l'album fait déjà hommage à cette terre qui m'a vu grandir, ainsi que quelques images dans les paroles. Par exemple, sur « Comme une sale envie » lorsque je dis : « Aux murs couverts des armoiries / Des pays sans couleur aucune. » cela fait référence au Gwenn ha du, le drapeau breton en noir et blanc qui représente les provinces de la Bretagne historique. Vous avez remarqué aussi l'apparition d'un instrument traditionnel à la fin de « Là où nous étions les Rois ». Tous ces éléments ne témoignent pas tant d'un attachement à la Bretagne dans le sens chauvin du terme que d'un hommage à mon adolescence et aux lieux que j'ai arpentés ces dix dernières années.

Plus largement, quel est votre regard vis-à-vis des références identitaires (régionalistes, nationalistes, européennes), loin d'êtres marginales dans la musique BM ? Où vous positionnez-vous par rapport à ça ?

Ce n'est pas une thématique que j'ai envie d'aborder dans LCDN pour l'instant. Je n'émets pas de revendications régionaliste ni nationaliste. En revanche, j'ai une fibre en moi qui me rend fier d'être européen. J'ai beaucoup de respect pour les cultures slave, germanique, celte... et une certaine aversion à l'égard de la culture anglo-saxonne moderne, et plus largement de la société occidentale actuelle. Si je dois un jour me prononcer dans LCDN pour défendre l'identité européenne, je le ferai sur le terrain de la culture. Non pas pour rester dans le politiquement-correct, ça je n'en ai rien à foutre ; mais parce que je pense que chaque homme, qu'importe son origine raciale, s'illustre non pas par ses acquis à la naissance, mais par la façon dont il fait progresser l'humanité. Je me rends à l'évidence, même si les Occidentaux sont les plus grands criminels de l'histoire, ils ont aussi enfanté les plus grands génies dans les arts ou la science. Ce n'est pas n'importe quel art tribal ou primitif, comme on en expose tant dans les galeries en province, qui rivaliseront avec les chefs-d’œuvre de la Renaissance. De même, il n'y a aucune comparaison possible entre un chant africain accompagné par quelques percussions et une symphonie Romantique. Que les choses soient claires, ce n'est pas du dénigrement de ma part. Dans ma vie professionnelle, j'aime proposer à mon public un panel très diversifié de musiques, allant du duel féminin de gorge inuit au yodle pygmée, en passant par une danse cosaque, ou un chant rituel guttural mongole... etc. L'aboutissement de siècles de recherches, de complexification et d'embellissement reste pour moi la symphonie. Je m'égare... mais tout ça pour dire que la culture européenne est chère à mon cœur. Elle mérite d'être défendue et réaffirmée. J'en reviens à ce que je disais plus haut : la société occidentale moderne est individualiste, elle n'a pas de morale et nombre de ses citoyens ne se battent que pour sauver leur propre confort. Si des groupes de black metal revendiquent une appartenance identitaire, c'est déjà ça. Mais ça peut être bon comme mauvais. L'exaltation du sentiment national a servi les arts, la musique du XIXème siècle en particulier... Malheureusement la fierté nationaliste est loin d'être représentée par une majorité d'intellectuels.

A la sortie de « Armor » vous avez immédiatement mis l'album à disposition en téléchargement, ainsi que des liens pour l'écouter intégralement sur Youtube. Chose rare, mais qui s'observe pourtant de plus en plus, preuve que les habitudes changent. Quel est votre avis là-dessus ? Vous le ressentez sur les ventes d'album ?

La production sous forme d'albums CD est destinée aux personnes qui sont sensibles à l'attention que je porte aux textes, aux illustrations, etc... et à ceux qui voudraient saluer mon travail par une petite contribution. Mais vous savez, je suis loin d'être un rapace. Il suffit de me croiser lors d'un concert ou d'un festival... si vous avez déjà deux ou trois prods de LCDN dans votre bibliothèque, je vous donne la dernière. Pour un peu que je sois éméché et qu'on me brosse dans le sens du poil, il y a moyen que je vous file toute la discographie ! Non mais plus sérieusement ; je respecte ma propre musique, au point où ça me fait chier de la voir mise à disposition sur internet compressée dans une qualité pourrie, téléchargée par des gens qui écouteront vite fait deux morceaux sur leur PC avec des titres sabotés, sans accents ou plein de bugs. De plus, les types qui déposent ça sur leurs blogspots se contentent de copier/coller une présentation tirée d'une chronique anglophone trouvée je ne sais où, sans même écrire quelques lignes sur leur impression après écoute de l'album. J'ai donc décidé, et ça depuis plusieurs années, de « contrôler » l'information du mieux que je peux. Je propose tous les albums en téléchargement libre sur notre site internet. Cela ne me dérange absolument pas que mon album soit téléchargé et mis sur Youtube, au contraire ! De toute façon, il faut quelques semaines après la sortie du CD pour que l'album soit disponible sur toutes les plate-formes... Alors, autant que ça vienne de moi. Les paroles aussi sont disponibles sur le site. Pierre-Louis les a même traduites en anglais pour qu'elle puissent être entendues par les étrangers ; c'est quand même une belle attention de notre part ! Alors, j'invite tous les détenteurs de blogs qui voudraient partager Armor à se servir directement sur le site officiel, en partageant les liens vers mon archive téléchargeable. 

Plus généralement, la place croissante d'internet, des réseaux sociaux ou du dématérialisé dans la musique, la sur-abondance de groupes associés, vous en pensez quoi ? 

C'est une question de génération. Je ne voudrais pas jouer la querelle des anciens et des modernes ! J'ai grandi dans les années 1990's alors je suis attaché au format CD ; je n'utilise pas du tout le format cassette, ni le format vinyle. Que chacun ait des affinités ou une relation particulière avec tel ou tel support, étant quelqu'un très empreint de nostalgie, je le comprends tout à fait. Le dématérialisé ne me gène pas, comme je le disais, à partir du moment où la qualité de la musique est respectée. On a débuté avec le support cassette chez Dernier Bastion, mais rapidement, LCDN a pris de l'importance et il m'a semblé évident de proposer plus. La cassette ne permet pas d'illustrer convenablement un album. Le CD oui.

Quel est votre passé musical au sein du groupe ? La découverte du Black Metal s'est faite de quelle manière chez vous ? Avez-vous un profil plutôt orienté « Metal » ou puisez-vous vos influences dans des styles de musiques plus éloignés ? 

J'ai découvert le metal au collège. Mon ami Logan avait son grand frère qui en écoutait, et la bande originale du film Matrix nous avait marqués, avec quelques groupes comme Rammstein, Manson. Je me suis ensuite tourné vers le black metal avec Mist, sans influence extérieure cette-fois. On a fait nos recherches sur le net, dans les magazines, et on se voyait régulièrement pour partager nos trouvailles. Burzum, Nehëmah, Shape of Despair, Anorexia Nervosa, Xasthur, Anaal Nathrakh, Graveland, Mayhem, Belphegor, puis Shining, Blut aus Nord, Crystalium, Dødheimsgard et plus récemment Alcest, Urfaust, Inferno. Quelques années plus tard, j'ai redécouvert la culture musicale que j'avais étant gamin. Pour faire simple : ce que mes parents écoutaient à la maison... Gainsbourg, Brel, Thiéfaine, Bowie, Cohen. Je me suis aussi penché vers la scène dark ambiant / indus / néofolk. J'aime particulièrement Karjalan Sissit, Lustmord, Cocteau Twins, Faun. J'ai suivi une formation classique pendant une dizaine d'années, solfège, orchestre en tant que tromboniste, puis guitare classique. Mais je me suis vraiment intéressé à la musique orchestrale que plus tard. Aujourd'hui je n'écoute quasiment que de la musique symphonique des XIXe et XXe siècles, quelques albums dont je ne me suis pas lassé parmi les groupes listés ci-dessus.

D'ailleurs la scène française, ses acteurs, qu'en pensez-vous ? Il y a-t-il une identité black française de votre point de vue, et si oui laquelle ? Comme vous avez un regard « backstage » je suppose que vous voyez ça de manière différente de l'auditeur lambda.

Il y a peu de groupes de renommée internationale venant de France et c'est assez triste. Je salue quand même Alcest que je trouve novateur et que j'ai eu le plaisir de voir en concert à plusieurs reprises en Europe de l'est. C'est un groupe qui mérite amplement sa réussite. Que certains crachent sur le côté naïf de leur musique, c'est un peu une évidence quand on vit dans un monde où Fast&Furious arrive en top du box office. J'ai beaucoup apprécié les ambiance de The Great Old Ones. Et sinon, je suis un fan inconditionnel de Blut Aus Nord ! Pour parler d'identité française, je pense qu'il y en a une. Elle est représentée à moitié par la scène black crasseux et franchouillard (inutile d'en préciser les représentants) d'un côté, et de l'autre par la scène parisienne plus old school. C'est un avis purement personnel que je vous donne, je peux me tromper. D'autant plus que ce n'est pas du tout mon centre d'intérêt. Pour parler de ce que je connais plus, malgré moi, à savoir la scène pagan black metal / celtique. Elle est évidemment bien représentée en Bretagne. Il y a des dizaines de groupes qui fleurissent chaque année, et autant qui disparaissent. Mais je pense que la scène folk/pagan ne participe pas à l'identité française, elle se place sur un terrain plus européen, comme on l'évoquait plus haut. Des acteurs je ne pourrais parler que des rencontres que j'ai faites lors de concerts, en général agréables. Certaines personnes sont devenues de bons amis, je pense notamment au groupe breton Vindland, fraîchement reformé ; aux parisiens de Griffon et d'Ishtar ; et très récemment Inkisitor à qui nous empruntons Thomas pour jouer la batterie dans Les Chants de Nihil.

 

 

 

Vous avez le temps de suivre l'actualité niveau Black Metal ? C'est quoi vos dernières baffes dans le genre ? 

Je prends quelques claques chaque été quand je traîne dans les festivals... J'ai découvert le groupe tchèque Inferno lors d'une prestation scénique dans les montagnes Slovaques, sous un orage démentiel. Leur dernier album est hallucinant. Sinon j'ai eu l'occasion d'entendre quelques bribes de Kornog, le prochain Belenos, et aussi les premiers titres annoncés du prochain album de Vindland... Et je dis pas ça pour soutenir les copains, mais tout ça est vraiment très prometteur ! 

Cette (longue) interview se termine. Je vous remercie encore pour avoir pris le temps de nous répondre et je vous laisse le mot de la fin. Bonne continuation !

Je suis ravi d'avoir pu m'exprimer en détail sur quelques points un peu flous en ce qui concerne Armor. J'invite les amateurs de sensations fortes à jeter une oreille sur les morceaux en ligne sur internet. Je planche déjà sur le prochain opus, et sur l'album anniversaire pour 2017. Merci à l'équipe de Postchrist de nous offrir leur tribune !

 

Propos recueillis par Blaise pour Postchrist.