1ère sous période (1994/1995 - 1999) : le règne des claviers

A la mort de l'Inner Circle (1994), le Black Metal sort donc de sa clandestinité pour être révélé au monde entier, par une très mauvaise publicité (ce qui ne va cesser de le poursuivre, du moins jusqu'à la fin du millénaire). Mais cette mort le libère également et lui permet de devenir une musique intéressante vraiment à part entière. La période New school, montre en effet un nouveau visage du Black Metal qui, au-delà de s'ouvrir à un public et à un ensemble de musiciens beaucoup plus large, et cela dans toute l'Europe (voire de plus en plus au-delà, mais la Scandinavie reste majoritaire), inaugure une certaine ouverture musicale de celui-ci sur le style symphonique et sur la recherche plus systématique d'une plus grande richesse musicale et d'une plus grande complexité. Tout cela se fait sans pour autant abandonner l'intégrité, l'esprit, du Black Metal. Il s'agit donc pour ces deux raisons, aux yeux de beaucoup, de l'Age d'or du mouvement.

 

Les groupes qui vont s'épanouir, à défaut de naître, après 1994, sont des groupes qui ont profité grandement de la notoriété de ce type de musique et donc de ce qu'ont réalisé leurs prédécesseurs (et cela bien malgré ces derniers !). On peut citer CRADLE OF FILTH, qui a véhiculé l'image du vampirisme et qui s'est appuyé sur ce concept pour affermir sa popularité. C'est en effet bien grâce à ce concept en vogue depuis quelques années, à la voix et le style classique-sympho du groupe, que celui-ci peut toucher un public non-blackist (mais qui aime les jeux de rôle et les livres fantastiques) et non par une quelconque envie de vendre plus et de se retrouver dans les moindres bacs d'hypermarchés. Cela n'empêche pas d'initier une démarche à plus d'un point mercantile qui sera exploitée plus tard par ce même groupe (ou par d'autres, nous y reviendrons).

 

A ce sujet, si les thématiques sombres, occultes et sataniques restent primordiales, un nombre de groupes de plus en plus important s'approprie un panel de thématiques élargi, au sein duquel les concepts gothique, épique et viking se taillent le plus gros morceau. Nous y reviendrons également.

 

Parmi les courants qui se dessinent alors, deux vont connaître une plus grande popularité: le Black Metal à dominante symphonique et celui dit atmosphérique. La période New school donne donc la part belle aux claviers, jusque-là pratiquement ignorés, créant du même coup une certaine scission entre les fans traditionnels et ceux, profanes, plus attirés par le nouveau Black Metal que par l'ancien, justement en raison de ces changements musicaux. De l'atmosphérique au Black Metal dit orchestral inauguré par le célèbre Moon In The Scorpio de LIMBONIC ART en 1996, dans lequel les guitares sont carrément reléguées au rang de spectateurs de la symphonie, l'utilisation des claviers voire secondairement de quelques instruments à cordes, à commencer par les violons et violoncelle, s'impose, avec des nuances pourtant remarquables. Reste à dire quelques mots sur la manière dont ces claviers sont alors utilisés dans le Black Metal...

 

Le clavier atmosphérique est peu élaboré et son importance est souvent très dominante au sein de la musique du groupe qui l'utilise. Il sert à élaborer une ambiance, une atmosphère, pertinentes et peut parfois paraître « redondant » pour cette raison précise. D'anciens groupes comme BURZUM (né en 1991) et d'autres un peu plus plus récents comme SUMMONING (né en 1993) se sont engouffrés dans ce style, utilisant peu ou prou les claviers pour créer des nappes d'atmosphères accompagnant leur musique ou des claviers plus mélodiques pour concevoir des mélodies simples mais efficaces. Dans ce dernier cas, les trois premiers albums du groupe finlandais CATAMENIA sont très parlants. Il n'existe pas vraiment de consensus quant à l'intensité du rythme général de la musique et de l'exécution des riffs des guitares : certains groupes utilisent un rythme posé et d'autres, au contraire, élaborent une musique plus intense et rapide. Certains tempos sont mesurés à plus de 700 ou 800 coups par minute. D'autres groupes encore élaborent une musique presque totalement débarrassée de rythme réel et plus concentrée sur des effets atmosphériques, générant ainsi un Black Metal qualifié d'ambient.

 

Au contraire, le clavier peut être symphonique ou orchestral, à différents degrés de complexité et de représentation. Car si le Black Metal n'est définitivement pas un style de musique qui s'attache dans l'ensemble à la complexité et à la technique musicales, il n'est pas dépourvu de groupes qui au contraire la recherche. Dans le cas du clavier, certains groupes génèrent des structures musicales compliquées, denses et techniques (comme avec ANOREXIA NEVROSA, notamment sur son 1er album Drudenhaus sorti en 2000), mais aiment aussi utiliser ces orchestrations pour jouer sur les ambiances et offrir une musique plus ample et aérée, notamment de type wagnérien (c'est le cas de The Nightspectral Voyage d'OBSIDIAN GATE sorti en 1999 ou du Moon In The Scorpio de LIMBONIC ART déjà évoqué). Le plus souvent il est plus « classique », offrant une symphonie centrale mais non envahissante : c'est le cas d'Enthrone Darkness Triumphant et Spiritual Black Dimensions de DIMMU BORGIR, de tous les albums de CRADLE OF FILTH de l'époque, voire de manière plus orchestrale du monumental Witchcraft d'OBTAINED ENSLAVEMENT. Certains groupes sont allés jusqu'à faire de la complexité un véritable style à part entière, c'est le cas du célèbre album Anthems to the Welkin at Dusk des Norvégiens d'EMPEROR, combinant à la fois la mélodie, la violence, la rapidité du rythme, les atmosphères et la symphonie générées par les claviers auxquels ils ajoutent enfin un très bon travail aux guitares. D'autres albums axent davantage sur la densité musicale et l'impression de « fouillis » pour créer un Black Metal complexe, par exemple dans le cas du one-man-band norvégien TARTAROS sur son album The Red Jewel sorti en 1999.

 

De manière générale, les claviers jouent un rôle à la fois moteur et multiple suivant les différentes tendances de Black Metal les utilisant, empruntant le côtés atmosphérique d'une musique telle que celle de Jean-Michel Jarre ou de certaines BO de films, et les effets que l'on pourrait qualifier de « spéciaux » (c'est-à-dire certains samples tels que les éclairs, le tonnerre, la pluie, le vent, etc...). Tout ceci a pour but d'enrichir l'atmosphère et de renforcer le concept si particulier qui incombe à l'album produit. Mais le synthé peut, si le groupe n'utilise pas directement les instruments « classiques » (pour des raisons évidentes de budget ou de savoir-faire, ou purement volontairement), recréer « artificiellement » le son de ces instruments. Dans tous les cas il s'impose facilement dans le Black Metal grâce à cette polyvalence et parce qu'il permet de soutenir l'atmosphère, l'ambiance, qui s'échappe des albums de Black Metal. C'est donc tout naturellement que les claviers ont vu leur rôle s'accroître au sein du Black Metal, que ce soit pour l'ambiance ou la musicalité elle-même. Beaucoup de groupes privilégient la structure musicale, la mise en scène et l'orchestration à l'utilisation plus traditionnelle des guitares et des riffs telle qu'on la retrouve dans les autres styles plus anciens de Metal.

 

Le succès des claviers n'implique cependant pas que les guitares soient oubliées, bien au contraire. Certes, il existe quelques exemples de groupes qui n'utilisent pas de guitares, c'est le cas par exemple des Polonais de PROFANUM sur leur album Profanum Aeternum - Eminence of Satanic Imperial Art sorti en 1997, mais ils relèvent de l'anecdote. De manière générale, avec la démocratisation du style, les guitares ont acquis un statut privilégié au sein de la grande majorité des groupes, principalement au sein des groupes mélodiques, brutaux ou ceux flirtant avec le reste du Metal (c'est par exemple le cas sur le Black/Death Metal des Suédois de DISSECTION). Dans le cas du Black Metal mélodique, elles sont même à la base des structures musicales et sont les principaux facteurs des compositions et des mélodies générées. La guitare rythmique est bien plus importante que la soliste dans la musique Black Metal. Lorsqu'ils existent, les soli sont très souvent noyés dans la « masse », moins mis en avant qu'ils pourraient l'être dans la plupart des autres styles de Metal, à commencer par le Heavy Metal. La manière de riffer Black Metal reste bien sûr la norme, mais beaucoup de groupes ne s'en contentent pas, complexifiant à souhait leurs riffs et leur musique de manière plus générale, au risque de perdre les repères initiaux du Black Metal. Au contraire des guitares à six cordes, la basse est peut-être l'instrument le plus délaissé dans le Black Metal. Si certains groupes l'utilisent à escient, comme MAYHEM ou les Suédois de LORD BELIAL, d'autres s'en passent presque totalement.

 

D'un point de vue plus « social », l'utilisation de synthé et de guitares plus « accessibles » dans leur expression, et donc l'épanouissement de cette nouvelle vague de Black Metal, ont également amené des divergences au sein d'un mouvement Black Metal qui était jusque-là assez soudé musicalement : les partisans de l'Old school ont eu tendance à reprocher à ceux de la New school leur « trahison » envers l'essence du black qu'ils estiment pervertie par l'utilisation abusive des claviers. Ils sont donc autoproclamés détenteurs du « vrai esprit » et de la « vraie musique » Black Metal (d'où la dénomination True Black Metal), alors que les seconds ont eu tendance, quant à eux, à rejeter en bloc tout ce qui appartient à la Old school à cause de la simplicité musicale et du côté trop rébarbatif. Je reconnais d'ailleurs qu'à cette époque j'ai été l'un des principaux activistes dans cette seconde « branche ».

 

Parallèlement, l'ouverture musicale ayant entraîné une ouverture tout court vers un nombre de fans et de musiciens bien plus large, adhérant parfois au mouvement épisodiquement et sans grande convictions, les blackists traditionnels ont cru déceler là la fin du Black Metal, perçu dès lors comme un mouvement « commercial ». C'est évidemment oublier que si le Black s'est largement ouvert, il reste très anecdotique comparativement aux autres styles de musique dans le monde, et le restera forcément en raison de son style musical et de ses concepts si particuliers qui le confinent naturellement à l'underground à quelques exceptions près. Rappelons que la plupart des gens sont des consommateurs passifs dans notre société moderne et qu'ils attendront toujours que la musique (ou l'art de manière général) aille vers eux avant d'aller eux-mêmes vers lui ! En revanche, il est évident qu'à partir de cette époque, le Black Metal attire en son sein des personnages en manque d'identité et de repères qui ne font et feront que le polluer.

 

C'est durant cette première vague de la période New School également que s'est défini le chant Black Metal. Dans le cadre de considérations techniques, il est utile je crois de préciser quelques petits points en ce qui concerne ce type de chant. Le timbre de voix et la puissance dégagée par le chanteur qui ont pour but d'atteindre une émotion particulière chez l'auditeur, pourraient nier pour beaucoup de profanes l'appellation même de chant et préférer utiliser plutôt celle de cri. Certains groupes eux-mêmes utilisent ce terme afin de donner plus d'« animalité » à leur chant. Mais ce terme est impropre pour la majorité des groupes de Black Metal, car le cri est incontrôlé au contraire du chant. Après, dans tout style de musique il existe de bons et de mauvais chanteurs et dans le Black Metal lui-même certains chanteurs sont en réalités des crieurs ou des hurleurs (par exemple celui sur Death - Pierce Me du groupe suédois SILENCER).

 

Il est donc nécessaire de différencier des qualificatifs techniques de ceux relevant de l'affect de tout à chacun, même si ce dernier passe pour être référent dans notre culture occidentale traditionnelle (certains chants traditionnels asiatiques seraient par exemple considérés comme des cris par la plupart des auditeurs Occidentaux actuels). Le chant Black Metal possède donc une dimension essentiellement émotive. Si la voix est ainsi poussée, c'est de manière à mieux incarner les différents concepts qu'il ne faut pas oublier et qui dans leur ensemble expriment toujours une certaine puissance, une certaine force intérieure, qui ne pourrait être correctement mise en valeur par une voix claire ou « classique ». Au sein du Black Metal, ce type de chant se combine parfois avec des voix claires, féminines ou masculines, voire des chœurs, offrant une richesse à la musique et permettant de jouer avec les contrastes, mais dont le dosage influe inévitablement sur l'appréciation générale de l'œuvre selon l'auditeur. Le chant Black Metal est une musique en lui-même, une mélodie qui, au même titre que les autres instruments, possède un rôle intrinsèque. Le fait que l'on ne comprenne généralement pas les paroles, permet de focaliser sur le chant lui-même et de ne pas être dérangé par le sens des paroles qui rendrait plus difficile cet exercice (par exemple, des groupes comme SUMMONING n'ont jamais inclus de paroles sur les livrets de leurs albums afin de laisser l'auditeur se concentrer sur la musique et la mélodie de la voix). Cela ne veut pas dire que les paroles ne sont pas importantes dans le Black Metal, du moins pour certains groupes, mais elles se complètent, comme un livre lu à côté d'une musique. En effet, de par le concept que nous avons longuement détaillé, la poésie peut aisément trouver sa place et le vieil anglais est souvent utilisé, même par des groupes non-anglophones. Maintenant, il ne faut pas se leurrer : beaucoup de paroles de Black Metal sont assez puériles, parfois pour rendre compte du côté entier, « animal » et sans concession d'un style qui se méfie au final assez souvent des artifices !

 

Enfin, à côté de la vague de Black Metal à claviers se développe également (mais plus timidement), un Black Metal plus brutal et dépourvu pratiquement de synthé. L'un des premiers groupes de ce type est MARDUK, qui avait commencé à sévir dès 1991 avec Fuck Me Jesus, et qui revient en force dès le milieu des années 1990 (avec notamment son album phare Heaven Shall Burn). Il est suivi par toute une ribambelle de groupes dont DARK FUNERAL et SETHERIAL sont les représentants les plus connus et qui commencent tous deux leur carrière vers la moitié des années 1990. Ce style de Black Metal marque d'emblée par son côté violent et son rythme souvent rapide.

 

Pour ce faire, il s'appuie sur des riffs rapides et surtout sur une batterie très présente, jouant rapidement en blast et utilisant fortement la double-pédale. Il s'agit parfois plus de prouesses d'endurance qu'une véritable preuve de technicité, mais le Black Metal offre quelques très bons batteurs qui ont fait leurs preuves, souvent dans plusieurs groupes. Au contraire, d'autres groupes préfèrent tout bonnement, de manière volontaire ou non, utiliser une boîte-à-rythme. C'est plus souvent le cas des groupes de Black Metal atmosphérique comme par exemple SUMMONING (hormis sur son premier album).