Analyser le Black Metal

Le Black Metal a ceci d'original par rapport à beaucoup d'autres styles de musique, d'être une musique suffisamment extraordinaire et complexe pour mériter une étude approfondie. En réalité ce n'est pas une musique à proprement parler mais un art, un univers, car il touche des concepts particuliers et les traite sous une forme théâtralisée et musicale également particulière. Le résultat n'est pas toujours bien compris, parfois rendu volontairement flou, obscur, de la part des acteurs de la scène Black Metal eux-mêmes. Et pour cause, aucun autre style musical ne joue autant sur les émotions et la nature humaine, reléguant pour certains courants la musique elle-même au rang d'"assistant". En ce sens le Black Metal est peut-être la musique la plus humano-centriste à défaut d'être humaniste !

La musique du ressenti

Les concepts de ce mouvement musical sont nombreux et se sont étoffés au fil du temps, passant des thèmes de l'obscurité et du malsain à ceux de la modernité, en passant par la Nature, l'épique, le gothique ou d'autres concepts plus philosophiques ou psychologiques. Il existe de nombreuses thématiques dans le Black Metal, certaines plus prisées que d'autres, mais toutes ont en commun de s'adresser à la volonté de se dépasser qui est en nous. Car si certains prétendent que le point commun à tout type de bm joué et « pratiqué » est la haine, c'est faux, c'est en réalité le sentiment de puissance, au sens nietzschéen du terme. C'est-à-dire que le Black Metal, quelles que soient la thématique abordée et l'ambiance (même lorsqu'elle n'est pas réussie), tend à exploiter cette part enfouie en chacun de nous qui confine à la sublimation de soi, au dépassement de ses sens par la quête de l'éthéré. Ainsi, le terme Black dans Black Metal renvoie davantage à une forme de puissance intérieure, de sentiment de puissance individuelle, qu'à une thématique purement sombre dans sa dimension d'ambiance ou de haine pure. Le Black Metal puise alors son inspiration, son imagination, dans des concepts appropriés et traduit à travers sa musique, une atmosphère, tout du moins un univers, où tout son arsenal de concepts est justement mis en jeu. Un fan de Black metal vous expliquerait qu'à l'écoute d'un album d'EMPEROR on touche la neige que nos pas foulent hagards, que l'on sent l'odeur des sapins et que l'on entend le cri du loup, au loin. Qu'il n'y a alors que nous et la Nature : l'immensité vierge d'humanité. Il vous avouerait qu'à l'écoute d'un album de SUMMONING, on peut ressentir l'univers de Tolkien dans ses ambiances et sa magie sans avoir à ouvrir un livre ou regarder la trilogie de P. Jackson !

On peut donc dire que le Black Metal n'est pas une musique qui s'écoute, mais qui se ressent, car elle a aussi pour but de faire vivre l'auditeur pour et par lui-même, peut-être pour certains styles de Black Metal plus que pour d'autres, de le transporter dans d'autres mondes que celui qu'il vit quotidiennement. C'est dans cette réalité particulière que réside je pense toute la légitimité de l'appellation d'art en ce qui concerne le Black Metal. On ne peut pas comprendre celui-ci si l'on n'a pas un jour mis un album tel que In The Nightside Eclipse d'EMPEROR dans son lecteur, éteint la lumière et, une fois entré dans son lit, l'écouté en fermant les yeux. C'est aussi la raison pour laquelle le Black Metal est un style de Metal à part. Ce qui le distingue en effet en premier lieu des autres styles de Metal, c'est qu'au contraire d'eux, il ne greffe normalement pas à une musique Metal un concept ou un esprit, il part de ce dernier pour générer une musique. Ainsi, si le concept n'est pas forcément plus important dans le Black Metal que la musique, au contraire, il est bien à la base de cette dernière.

Ajoutons à toute fin utile que la conceptualisation d'un groupe est rarement gratuite : en dehors de la création d'une ambiance propre, le concept utilisé dans un album peut aussi jouer un rôle musical en guidant la gestion des structures musicales voire en induisant l'utilisation de certains instruments. Ainsi, un groupe qui fait du Black Metal folklorique, est amené à utiliser des instruments folkloriques assez originaux (la mandoline, le banjo, les différentes flûtes et pipeaux, la cornemuse ou l'accordéon, par exemple). Un groupe qui insiste plus sur l'atmosphère utilise beaucoup le synthé, alors que des groupes plus brutaux, au sens premier du mot, exploitent davantage les bases musicales classiques du Metal, dans son sens brut et épuré.



Perception et compréhension

La perception et donc la compréhension de ce mouvement artistique n'est donc pas accessible à tous. Non pas pour une raison d'élitisme revendiquée, comme certains blackists aimeraient eux-mêmes le concevoir, mais parce qu'en dehors du désintérêt compréhensible de beaucoup à l'égard de ce mouvement, comprendre le Black Metal demande un effort particulier et la volonté de sortir des sentiers battus. Prenons l'exemple de l'alcool que certains n'aiment pas, non en raison des multiples parfums qu'il peut proposer, mais parce que la barrière même de la « force » de l'alcool les empêche de comprendre voire d'apprécier ce qui se trouve derrière. C'est un peu la même chose pour le Black Metal : il existe une barrière, une force propre, composée d'un mélange d'éléments inhabituels pour le commun des mortels tels que la violence du rythme, la voix, ou la saturation des guitares, qui rebute au point d'empêcher de passer ce cap et de découvrir ce qui se cache derrière. Derrière, ce sont des mélodies et de la musique, mais aussi des émotions, de la beauté, si particulières. Mais ne vous y méprenez pas : n'importe quel blackist vous dira que cette force telle que précédemment décrite est justement en soi ce qui fait toute la personnalité et la beauté de cette musique, de cet art. Par exemple, une voix commune n'offrira jamais la puissance et l'émotion d'une voix Black Metal, un rythme constamment calme peut ne pas convenir du tout à certaines formes de musiques Black Metal et à ce qu'elles veulent offrir à l'auditeur. Aimer le Black Metal c'est tout cela, mais comprendre le Black Metal, c'est déjà comprendre cette vérité qui lui est propre.

Le Black Metal est-il intemporel ? Certainement pas dans son expression conceptuelle, car au-delà de l'intemporalité de la musique sur laquelle on peut débattre à juste titre, le Black Metal s'attache à mettre en scène le temps. C'est le plus souvent un hymne au passé, celui des hommes ou d'une Nature épurée de société, ce peut être celui du présent dans sa dimension négative ou aliénante pour l'homme. Enfin, ce peut être aussi et plus rarement une évocation du futur, à travers une approche cosmique, philosophique. Restons sur le passé, car c'est de loin celui qui est privilégié par les blackists qui dans leur ensemble éprouve une certaine aversion pour le présent.

Pour le mettre en scène, le Black Metal s'appuie sur un certain nombre d'artifices révélateurs. L'un des plus connus est celui du maquillage noir et blanc dont les acteurs de la scène aiment souvent se grimer le visage. Plus qu'une simple tradition ancestrale germanique, il marque une communion avec la nuit, la mort, les ténèbres et le Mystère. Mais il montre aussi il est vrai que le Black Metal est proche de ses racines et reste un mouvement traditionnaliste et nationaliste ou plutôt identitariste, car plus que mettre en avant une nation, il aime à vanter les mérites d'une identité culturelle en exploitant ses symboles et des images expressives. Cette forme d'« identitarisme musical » ne trouve pas systématiquement chez les blackists de pendant politique, même si la tentation est grande pour certains, nous y reviendrons, mais participe de cette quête du sur-être et de la sublimation de ses racines : on est d'autant plus fort que l'on s'oppose à l'Autre, et on s'oppose d'autant plus facilement à cet Autre que l'on se définit soi-même comme un représentant puissant d'une collectivité reconnue. Dans un sens, l'individualisme ne peut se passer d'environnement social malgré sa tendance intrinsèque à le combattre, et la sublimation du soi passe forcément par cette reconnaissance, plus, par cette revendication. C'est ainsi que le Black Metal apparaît parfois comme un vecteur probant des valeurs traditionnelles et des coutumes d'un peuple ou d'une nation. C'est là justement que l'attrait pour le paganisme trouve sa légitimité : dans l'exacerbation de racines culturelles profondes qui se sont vues plus ou moins annihilées par un christianisme multiséculaire (n'oublions pas que le Black metal est un mouvement profondément européen, si ce n'est aujourd'hui dans les faits, du moins dans son esprit et à ses origines). Du coup, le christianisme devient l'Ennemi n°1 du Black Metal car il recouvre l'ensemble des défauts que condamne le mouvement et ses acteurs, à commencer par deux principaux : il est l'héritier d'une acculturation des cultures européennes anciennes, nécessaires à l'ancrage identitaire comme je l'ai expliqué, et il représente également un substrat revendiqué d'idéaux et d'actions totalement contraires aux intérêts de l'individu et de sa liberté d'action morale et intellectuelle.

On en revient encore une fois à la philosophie de Nietzsche, dont l'impact sur le mouvement Black Metal est primordial, qui voit dans le nihilisme chrétien la source du déclin de l'homme et de la société. De là l'extrapolation à l'ensemble des religions monothéistes qui, parce que dogmatiques et englobantes, représentent un frein puissant à la réalisation de l'individu comme sur-être et à son marquage identitaire profond. De là aussi, et pour les mêmes raisons, l'extrapolation à de nombreuses valeurs modernes propres à la société occidentale, en premier lieu le conformisme idéologique et social et, surtout, l'humanisme ou les valeurs de gauche.



Thématiques, concepts et dérives

Toutes ces considérations expliquent donc aisément les conceptions passéistes et nostalgiques, identitaires ou identitaristes, de nombreux blackists. Elles justifient, sans excuser bien entendu, les dérives faciles qu'on devine, à commencer par les tendances de droite populiste (nazisme et fascisme en tête). En fait la violence et la haine font naturellement bon ménage avec certaines idéologies comme le racisme, la xénophobie, et toutes formes d'intolérances socio-culturelles. L'ensemble est cautionné par la dimension sublimante du Black Metal et par son culte de l'individu qui tend à pousser vers le sur-moi et donc vers une forme d'égocentrisme exacerbé et de confiance absolue en sa supériorité naturelle sur autrui. Le pas entre l'échelle de l'individu et celui de son peuple ou de ses racines culturelles est rapidement franchi. Il existe dès lors plusieurs manières de comprendre ce franchissement...

Chez certains groupes ou acteurs de la scène, il relève davantage d'une forme de théâtralisation que d'une conception idéologique bien marquée. C'est ainsi que le nazisme s'avère constituer le meilleur moyen de rester subversif, car ne l'oublions pas, à ses origines et par nature, le Black Metal représente pour beaucoup d'adeptes un outil de subversion face à une société perçue comme dégoûtante et aliénante, et une facette personnelle de l'être qui doit rester de l'ordre de l'extraordinaire au risque de perdre toute crédibilité dans la quête du sur-homme : si le Black Metal est accessible à tous, il perd son intégrité et sa légitimité !

Ainsi, si le Black Metal est à l'origine une musique essentiellement basée sur les concepts des ténèbres et de l'occulte, de la noirceur de manière générale, par son essence naturellement subversive, il a de facto intégré également dans son panel conceptuel le satanisme, ses symboles et son imagerie marquants. Finalement, il a aussi intégré chez certains groupes et fans une thématique nazie. Celle-ci trouve à la fin du millénaire dernier sa raison d'être par le summum de la subversion qu'elle incarne, contrairement au satanisme qui a perdu de sa superbe, notamment dans des sociétés déchristianisées.

Comme le Black Metal est profondément anti-humaniste et anti-social, et prône souvent sans pour autant l'appliquer, la misanthropie voire le nihilisme et la destruction de l'humanité, les thèmes du suicide, de la guerre et les références cataclysmiques sont souvent très présentes. Cela pour les mêmes raisons, et parce qu'elles subliment selon les blackists l'action ultime de l'individu maître de lui et le sentiment de puissance. Même dans le cas de la thématique du suicide, le blackist trouve le moyen de mettre en scène un sentiment de puissance qui se décèle dans le courage nécessaire pour appliquer à soi-même un acte hautement destructif. Il ne s'agit donc pas de valoriser la passivité dont pourrait découler le suicide (alors dernier acte de désespoir), mais bien de considérer celui-ci au sens noble du terme (comme chez les Stoïciens) comme l'acte ultime de la maîtrise de soi. C'est ainsi qu'est mort en 2006 Jon Nödtveidt, le leader de DISSECTION. Le suicide est également perçu à travers une forte émulation qui renforce encore ce sentiment de puissance et de maîtrise : la propagande. On encourage ainsi les autres à se suicider (cf. le nom du groupe danois MAKE A CHANGE...KILL YOURSELF). Le paradoxe qui naît alors de l'attachement à une identité culturelle et historique avec le dégoût profond de l'humanité, trouve sa légitimité dans le concept de puissance nietzschéenne précédemment évoqué et par un dégoût de la société moderne en opposition à une valorisation de celles du passé. Ce n'est au final pas tant l'homme que condamne le Black Metal à travers sa musique et ses concepts, mais l'homme moderne, décadent et misérable à ses yeux. Cette subversion peut être davantage psychologique et « subtile » que purement politique, par exemple dans l'utilisation du concept de la pédophilie qui, dans nos sociétés occidentales modernes, constitue l'ultime rempart de l'irrecevabilité sociale. L'objectif reste ici le même.

L'adoption d'une thématique fasciste ou nazie peut cependant trouver aussi sa raison d'être dans une forme ou une autre d'idéalisation politique, au risque dans ce cas de sombrer dans un paradoxe patent : celui qui oppose la quête de l'individualisme nietzschéen avec celle de la collectivité nationale. Car c'est là que se pose le paradigme politique : comment alors un mouvement clairement anti-social au sens moderne du terme peut se dire politisé ? On peut en trouver une réponse à travers le sens des mots utilisés, car une idéologie n'a pas forcément de valeur en tout cas d'application politique stricte. En prônant certaines valeurs très connotées politiquement, ces blackists mettent d'abord en avant l'illégitimité de la société actuelle sous fond de sentiment de puissance et d'exclusion. C'est ici que vient précisément se calquer le paganisme, comme référent culturel idéalisé, ainsi que je l'ai précédemment expliqué.

Je ne développe pas finalement le cas de tous ces adolescents en mal d'identité qui voient dans les thématiques extrêmes du bm un moyen de se définir face à leur entourage et face à la société. De manière générale, il faut reconnaître que le Black Metal est envahi par des personnes de piètre intelligence et/ou qui viennent à ce mouvement seules et trop jeunes, qui sont plus là pour se donner une image sociale (on dirait un style) que réellement par passion pour cette musique et son univers (ce que l'on nomme dans notre jargon « trends » ou « trendies » ou à l'opposé, « true evil » pour désigner ceux qui jouent à fond l'attitude et les clichés du Black Metal au risque de plonger dans une caricature malsaine et ridicule).

Tout cela dit en se positionnant du point de vue des acteurs eux-mêmes. Je n'aborde pas tous les amalgames (plus ou moins volontaires) réalisés par les médias ou des personnes ne connaissant pas ou mal le Black Metal et qui se permettent de le juger rapidement. C'est ainsi qu'un simple groupe de Black Metal viking ou païen passe pour un groupe fasciste ou nazi pour le simple fait d'évoquer ses racines, de tenir un discours nationaliste ou pire, d'arborer quelques symboles païens (comme des runes) !

Il ne faudrait pas nier que se dire blackist c'est adhérer plus ou moins implicitement à certaines valeurs et idées, à une certaine conception de la vie, inhérentes au mouvement Black Metal. Adhérer au mouvement Black Metal implique de fait une certaine vision des choses et parfois accepter, voire cautionner, un changement de personnalité ou/et d'idées, cela même si l'on reste en marge de la scène et de ses acteurs. Prétendre que le Black Metal n'est pas un art qui transforme potentiellement une personne s'y adonnant franchement, c'est se voiler la face ! L'individualisme (par extrapolation navrante l'égoïsme), l'anti-religiosité, le goût du sombre et de l'épique et de la puissance sous toutes ses formes, une certaine intolérance parfois aussi, sont le lot de chaque blackist, de manière plus ou moins marquée et pendant au moins quelques années de sa vie à partir du moment où il rentre dans ce mouvement sérieusement et durablement. Je le sais pour l'avoir personnellement vécu, comme tant d'autres.



Le black metal est-il dangereux ? 

Ainsi, lorsque l'on me demande si le Black Metal est dangereux, je réponds oui. C'est évident. Et j'irais plus loin : dans les mains de personnes faibles d'esprits, naïves ou qui n'ont aucun sens de la mesure et des réalités, le Black Metal peut devenir un vecteur d'idéaux dérivants et condamnables d'un point de vue moral et plus rarement légal. Comme toute chose extrême, ne pas réussir à appréhender le sujet (ici le Black Metal) comme il est réellement (et surtout ne pas voir son essence profondément artistique, donc conceptuelle), peut aiguiller ceux qui s'y adonnent sur la pente sablonneuse d'actes extrêmes que je n'aurais pas besoin de rappeler. Mais la vraie question serait plutôt de se demander si c'est une raison suffisante pour le condamner et, pire, l'interdire. La réponse est tout aussi évidente : non. Le Black Metal est extrême sur bien des points, c'est vrai, mais il ne doit pas être instrumentalisé tel un bouc-émissaire. Mais on pourrait en dire tout autant des livres ou des films d'horreur, de certains jeux vidéo et ou de jeux de rôle. Les faits divers, parfois macabres, sont là pour nous le rappeler. Il ne faut pas oublier que le Black Metal n'est pas les blackists et que l'attitude de certains ne doit pas venir occulter la beauté de cette musique et entacher la scène dans son ensemble. Une partie de cette scène est d'ailleurs peuplée de gens très intéressants, bien que souvent élitistes, passionnés et orgueilleux, voire de gens à la fois agréables et ouverts à la discussion qui ne perdent pas pour autant leur intégrité et leurs idées, quelles qu'elles soient d'ailleurs. Tout est dans la nuance, et pour assumer cette nuance, il faut un brin d'intelligence qu'hélas beaucoup ne possèdent pas, dans ce milieu comme ailleurs !


Baalberith, le 20 février 2012 (MAJ le 24 novembre 2012)