ABIGOR

Time is the Sulphur in the Veins of the Saint

Time is the Sulphur in the Veins of the Saint (An excursion onto Satan's Fragmenting Principle) est le titre un peu longuet de ce nouvel album. Il a été voulu comme une aventure commune avec les maîtres français de Black Indus : BLACKLODGE. Le concept des deux albums concerne le temps; celui d'ABIGOR est plus précisément basé sur cette citation d'Einstein : « Le temps est la façon qu'à Satan d'éviter que tout se passe au même moment. » Bien que ce CD-Box ne contienne que les titres d'ABIGOR, l'album T/ME de BLACKLODGE va aussi être édité en CD-Box, alors qu'une LP-Box réunissant les deux oeuvres sera disponible toujours chez EAL.
Notons que de façon surprenante, le booklet nous indique que l'enregistrement pour Time... a commencé en 2007! Bien sûr, cela s'apparente vraiment au dernier album d'ABIGOR, Fractal Possession. Mais, nous allons ici nous pencher sur les caractères distinguant Time... de son prédécesseur.
On peut se demander si et comment, après Fractal Possession, le groupe peut vraimeant évoluer encore et produire encore quelque iconoclasme? Doit-on s'attendre à ce que cet album soit aussi sombre et hermétique que son mystérieux artwork, tout en vert et noir, le suggère? Trop intellectuel, trop expérimental, trop?

Quelques bruits d'horloge introduisent la thématique temporelle; puis, chants grégoriens et sinistre orgue d'église circonscrivent le domaine théologique de l'album, contrastant avec sa 'modernité' ("Part I", premier mouvement). Mais, contrairement à certaines attentes ou craintes - c'est selon -, les sons électroniques et technoïdes sont plutôt rares, cantonnés dans les intro et outro.

Pour la plupart, les guitares consistent en des riffs tremolo-picked vraiment aigus, souvent utilisées à des fins de création d'une « texture » étincelante, typiquement grâce à un tapping frénétique. On note aussi quelques arpèges solitaires, notes réverbérées et isolées, aussi bien que des riffs mélodiques, plus rarement des palm-mutes, et une bonne distorsion du son.
Vraisemblablement, l'éclectisme technique a été parfaitement conservé. Mais, le principal reproche adressé à Fractal Possession, celui de produire du Death Metal et non du Black est tout simplement balayé par la rareté des palm-mutes et une utilisation rythmique de la guitare plutôt marginale.
L'approche poursuivie se concentre plutôt sur la création d'atmosphères étranges sur la base de sons de guitares plutôt que dans l'élaboration de mélodies sophistiquées. Aussi, le défi ne réside-t-il plus dans la superposition baroque de lignes de guitares, mais dans leur combinaison appropriée et équilibrée. Ceci dit, passées la confusion, puis l'accoutumance, l'ensemble des guitares ne révèle sa complication qu'après un certain nombre d'écoutes.
Si le dosage entre les différents instruments est plutôt bien mené, on peut cependant regretter l'impasse sur les fréquences moyennes, ainsi que sur les guitares saturées, un peu trop en retrait.
La dissonance est subtile et n'a pas l'excès de celle de DEATHSPELL OMEGA. Des atmosphères tout à fait paradoxales se côtoyent sur cet album. Un feeling épique n'est pas absent, mais les hurlements malsains des guitares sont bien là pour les contrebalancer (ex. dernier riff du dernier mouvement sur "Part II").

Ce qui mérite commentaire particulier est le fait que, hormis quelques rares sons synthétiques, l'album semble être dépourvu de synthés. Il semble donc suivre le principe inauguré sur Fractal Possession, au contraire de tous les opus précédents. On insistera sur le soin apporté et l'originalité insufflée aux guitares dans le but de créer des sons étranges. D'une certaine manière, tout se passe comme si des patterns proto-mélodiques de guitares étaient utilisés pour remplacer les synthés et autres bruits électroniques. Ceci a tout d'un astucieux compromis entre le renoncement « trve »/orthodoxe des synthés et l'accent mis sur la création d'atmosphères. Il va de soi que cette approche est tributaire du studio et sa transposition difficilement imaginable dans quelques performances live.

La basse est clairement mise en avant sur ce nouvel album. Outre quelques finesses ("Part II", premier mouvement) on remarque un mélodie accrocheuse et surprenante au début de "Part I": une merveille! La dissonance avec la mélodie de guitare est présente ("Part I", second mouvement), soutenant une ambiance troublante. À côté d'un son habituellement velouté, la basse nous gratifie aussi de sons plus intrigants comme des slaps fortement métalliques et réverbérés. Sur les riffs à vocation plus rythmique, elle se fond souvent en un même ensemble avec les guitares. La plupart du temps, la ligne de basse procède d'une mélodie à lentes oscillations, une onde massive et souterraine. Aussi, elle est rarement linéaire et se plaît à égarer l'auditeur dans ses sophistications.

Comme toujours, la batterie est nerveuse, subtile, mais pas omniprésente; souvent très rapide, elle est aussi capable d'évoluer en mid-tempo. Sa tâche est l'accompagnement, tout le contraire de l'ostentation, bien que l'on ne peut pas passer à côté de subtilités dans les arrangements et les roulements. Les détails rythmiques des cymbales révèle une originalité qui laisse place à une stricte observance du blast beats Black Metal. Le son est assez brut, naturel, contrastant avec celui de guitares d'un autre monde.

Les breaks ne sont pas développés de la même façon que sur Fractal Possession. Les transitions sont moins abruptes, plus progressives, mieux amenées. Ce qui apparaît comme la difficulté pour l'auditeur est la compréhension et l'intégration de la structure et de l'évolution de la mélodie au travers des différentes parties, dont des parties ambiantes et de profonds changements d'atmosphères. Qui plus est, l'évitement des répétitions et la durée des morceaux (un peu moins de 20 minutes chacun), n'aident pas notre auditeur à se familiariser avec une oeuvre qui est déjà éloignée des standards du genre.

On serait tenté de dire que les vocaux présentent une amélioration comparé au dernier album. Évidemment, ceci est une question de goût et nous n'ignorons pas la subjectivité de la remarque. Ceci dit, les vocaux très envahissants et brutaux du dernier album ont cédé place à d'autres, plus inhumains, plus criés, plus rugueux, moins mélodiques, bref plus proches du style Black Metal habituel. De plus, ils sont simplement plus en retraits et bénéficient d'un peu d'écho. On trouve aussi quelques incantations, prières, voix distantes, vocaux (semi-)clairs, choeurs à la EMPEROR ou encore pseudo-murmures façon Attila Csihar sur le dernier MAYHEM et plus récemment avec SUNN O))).

Les paroles présentent un intérêt manifeste. Elles traitent bien sûr du temps et de Satan en tant que principe de fragmentation. L'idée d'aborder le temps est originale. La description des diverses expressions archétypales du Temps relie les figures de l'ogre, de Chronos et de Satan, aussi bien que, de l'autre côté du cycle, celles du Phénix et d'Icare.
Alors que la réponse divine à l'omniprésente périssabilité prend la forme du déni nommé « éternité », il semble naturel que la réponse diabolique, elle, se trouve dans le flot du temps, le changement cyclique, l'altération de la réalité. S'y ajoute le fait que cette approche évite d'opposer de façon simpliste un principe « bon » à un principe « mauvais »: elle unit ces deux opposés. Conjunctio oppositorum ?

Ainsi, est appréciable le fait que musique et paroles illustrent et démontrent la tragédie de ce perpétuel mouvement d'élévation et de chute, de vie et de mort, de création et de destruction, ainsi que la nécessité de les intégrer, en dépit de leur absence de finalité comme de sens. En effet, malgré leur dualité, ces deux pôles se conjuguent en un seul mouvement, cyclique et englobant: le Temps. Satan figure le marionnettiste produisant du changement sur la scène du monde, au travers de ce principe temporel.
Une telle architecture conceptuelle n'a rien à envier aux perversions métaphysiques de formations courantes de Black Metal Orthodoxe, ni à leur symbolisme iconoclaste. Abigor descend même encore plus profond.

Cela n'a rien d'une tâche facile que de chroniquer un album qui va aussi loin que ça. En même temps, il est malgré tout agréable de se confronter à un tel degré d'innovation et d'ébranlements des préférences et références en vigueur.
Certains sons, comme les guitares, manquent de caractère ou d'un peu de puissance. Un peu comme Grand Declaration of War de MAYHEM ou les derniers DEATHSPELL OMEGA, Time... se concentre sur la structure et l'évolution des morceaux, mais avec un résultat bien plus abouti. Toutefois, il manque parfois une certaine continuité, si bien que l'auditeur se perd dans des parties ambiantes, des riffs plus anodins, et des transitions plus laborieuses. C'est bien ce dernier point qui est le plus épineux: le côté fragmenté, erratique, disjoint de cet album. La structure complexe, loins des canons, et la longueur des morceaux ne font que l'accentuer. Il en résulte que l'auditeur est incapable de prédire l'évolution de la musique, tant elle se moque des « scripts » prototypiques du genre; et il se doit de produire un effort d'écoute conséquent et soutenu pour entrer dans la musique, l'intégrer, en même temps qu'il intègre les concepts qu'elle met en acte.
Certains diront qu'ABIGOR n'a jamais vraiment inventé de nouveau style, mais d'autres objecteront que la formation est chaque fois parvenue, dans sa carrière, à pousser plus loin ce que d'autres ont commencé, on pourrait citer DEATHSPELL OMEGA en l'occurrence.
Bien que l'on puisse trouver quelques points communs avec le groupe mentionné plus haut, son approche est interprétée de façon très spécifique par ABIGOR. Le trio autrichien nous conduit encore une fois dans une terra incognita, aussi "finis terra", aux confins du continent Black Metal... Ainsi, le travail de ce groupe mérite-t-il le qualificatif d'avant-gardiste. Il ne fera cependant guère d'émules tant sa spécificité est extrême et son niveau exigeant, et cela, de la composition au mixage du son, en passant par les concepts et la technique. C'est ainsi que l'on peut parfaitement pardonner les quelques manques de cet album, jusqu'à les oublier complètement.
Time... est globalement difficile d'accès, mais peut-être moins que certains morceaux de DEATHSPELL OMEGA. Ici, ABIGOR offre suffisamment de nuances pour permettre à plus d'auditeurs de l'apprécier, sans compromission cependant, et malgré sa position entre une abstraction avant-gardiste et les développements plus communs du Black Metal dit "Industriel" et expérimental. Les fans de Fractal Possession apprécierons certainement, aussi bien que les curieux, peu effrayés par l'innovation; par contre, ceux qui ne parviendront pas à réunir assez de patience et à s'extraire des structures traditionnelles pourraient ne pas connaître la chance d'apprécier cette oeuvre sans pareil.

Time... est du grand oeuvre, mais peu l'apprécieront, car ABIGOR a une fois encore réussi à briser plus avant les repères et les attentes du public; en fait de nouvelle mue, il a opéré une sélection drastique de ses auditeurs.
Halluciné, apocalypse permanent, il est hermétique, élitiste, iconoclaste, chargé aussi bien musicalement que conceptuellement, mais abouti et équilibré. Il précipite son auditeur épouvanté dans un abysse hanté, pour une chute perpétuelle; il est puissant, vigoureux, agressif et subtile; il est le digne représentant d'un Black Metal qui continue de vivre, évolue, et relevant lui-même le défi qu'il pose, celui du Temps.
Just take Time...

par Advodia, le 16/02/2010

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